La Huchette, bien au-dessus de tout ça

17/10/09 par  |  publié dans : Scènes, Théatre | Tags : ,

La première fois que j’ai entendu parler de La Huchette, j’étais en classe de troisième. Ma prof de français nous en avait parlé des étoiles plein la voix, et en parisianophile absolue qui ne connaissait pas Paris, je m’étais imaginé un endroit sombre, précieux, dans lequel des acteurs de porcelaine jouaient en chuchotant, derrière des volets clos. Un trésor de théâtre. « Ça fait cinquante ans que tous les soirs, on y joue La cantatrice chauve et La leçon de Ionesco. Tous les soirs ! », avait insisté ma prof. La Huchette sous la neige, un 24 décembre… Des images de cartes postales venaient se coller à mon rêve indécent, influencé par les visions d’Ewan McGregor et Nicole Kidman chantant leur malheur sur un toit. Très douteux.

Et puis, grandie, mûrie, parisienne blasée et abonnée au Théâtre de la Colline, j’ai fini un soir sans neige, par confronter mon fantasme oublié à la réalité. Métro Saint-Michel : crêpes au Nutella à 4 euros, vendeurs de T-shirts imprimés I love Montmartre (Ewan, Nicole, où êtes-vous ?) et coincée entre deux vrai-faux bouquinistes (L’écume des jours à ma droite, Agatha Christie à ma gauche), la vieille Huchette.

A sa création en 1950, La cantatrice chauve mise en scène par Nicolas Bataille fut un four. Reprise sept ans plus tard chez notre Huchette, de concert avec La leçon, elle connut une seconde naissance, applaudie, dit la légende, par Maurice Chevalier et Sofia Loren (oui, 1957). Depuis, du lundi au samedi à 19h et 20h, Ionesco passe le relais à Ionesco, deux pièces pour le prix de deux, pour le prix de 16 000 débuts, 16 000 fins.

Mon rêve date de la fin des années 90, époque où les places pour assister à une représentation d’une heure de La cantatrice chauve coûtaient, c’est certain, 20 mignons francs. Entre temps, de puissants inconnus ont vidé nos porte-monnaie, qu’ils ont parsemés de billets colorés. La cantatrice chauve : un billet rouge, s’il vous plaît, mais « tarif valable pour les moins de 26 ans, le mardi, le mercredi et le jeudi, dans la limite de six places par spectacle achetées le jour même au guichet et dans la limite des places disponibles [respiration]. Attention, il n’est pas possible de réserver pour ce tarif », explique la très affable Huchette.com.

On n’aurait pas pu souhaiter des fauteuils plus inconfortables. La salle sent vaguement le vieux. La scène est à peine surélevée par rapport au public. Avant que le rideau s’ouvre (on tolère les poncifs, concernant La Huchette), je me dis, de plus en plus snob, qu’avec mes cartes postales collégiennes, je n’étais pas loin du compte.
Et puis. « Tous les Bobby Waston sont commis-voyageurs. – De quel Bobby Watson parles-tu? – La pauvre Bobby. – Tu veux dire « Le » pauvre Bobby. – Non, c’est à sa femme que je pense. Elle s’appelait comme lui, Bobby, Bobby Watson. Comme ils avaient le même nom, on ne pouvait pas les distinguer l’un de l’autre quand on les voyait ensemble. » Les Smith et les Martin, dans leur intérieur anglais, se lancent des propos absurdes sans sourciller. Engoncés dans leur queue-de-pie pour ces messieurs, dans leur corset pour ces dames, les deux couples d’amis perdent le contrôle sans crier gare, au détour d’une réplique, d’un engrenage gestuel. La mécanique déraille ou au contraire démarre, Bobby Watson nous poursuit, on rit, mais lorsque les mots font les choses, quelle angoisse. « Comme ils avaient le même nom »…

Les cinq comédiens de La Huchette sont vieux, c’est délicieux. Leurs mouvements un peu ralentis confèrent à la pièce une élégance rigide, qui rappelle le nonsense oscarwildien de L’Importance d’être constant. Ils pourraient bien avoir l’âge des murs, ou même, puisqu’on a dit ok pour les clichés, ne pas avoir d’âge du tout. Certainement qu’il y a dix ans, en classe de troisième, j’aurais vu la même pièce. Du spectacle, vivant.
Il y en a qui contestent, qui revendiquent et qui protestent. En plein cœur de Paris, ce théâtre-là se contente de respirer, sans combattre, sans hurler. La Huchette plane et ne rompt pas.

La cantatrice chauve et La leçon, d’Eugène Ionesco, tous les jours du lundi au samedi à 19h et 20h. Théâtre de La Huchette, Paris 5e.
www.theatrehuchette.com

A voir aussi : La cantatrice chauve, reprise de la mise en scène de Jean-Luc Lagarce, en tournée un peu partout et notamment au Théâtre de l’Athénée, à Paris, du 5 au 13 novembre. On essaiera d’y aller, et d’en parler.

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