Les soliloques du pauvre de Jehan Rictus à Avignon

02/08/18 par  |  publié dans : A la une, Scènes, Théatre | Tags : , , , , , ,

 

Pour une représentation unique en entrée libre au Théâtre des Carmes André Benedetto, le Théâtre de la Passerelle de Limoges a présenté “Les Soliloques du Pauvre” de Jehan Rictus, mis en scène par Michel Bruzat, porté par Pierre Yves le Louarn, accompagné au piano par Sébastien Debard.

Pierre-Yves Le Louarn

Michel Bruzat possède l’art de trouver des textes inédits, impossibles à monter et à jouer, comme Ridiculum Vitae ou les Soliloques du Pauvre.

Et celui de les proposer à des artistes risque tout, pour les incarner. Rendre possible l’impossible, ça doit avoir un sens caché. Quoiqu’il en soit, le pari est réussi, Jehan-Rictus revit sur les planches, et ce texte plus que centenaire s’avère être d’une brûlante actualité.

Sébastien Debard

Né en 1867, mort à soixante six ans, Gabriel Randon dit Jehan-Rictus -anagramme très approximatif de Jésus Christ- est un poète singulier. Sa langue est celle du peuple, celle d’un clochard qui s’exprime en vers aléatoires, une poésie de la rue âpre et exaltée, chaotique.

Livré à lui même très jeune, il a quitté l’école dès quatorze ans, fréquente les artistes et les milieux anarchistes. Après une vie de galérien auprès des “sans logis” il trouvera enfin la célébrité, en 1895 au cabaret Quat’z’arts de Montmartre, avec ses furieuses poésies clochardesques.

“C’ qui va s’en évader des larmes !
C’ qui va en couler d’ la piquié !
Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes
C’est un vrai commerce, un méquier !

 

Ah ! c’est qu’on est pas muff en France,
On n’ s’occupe que des malheureux ;
Et dzimm et boum ! la Bienfaisance
Bat l’ tambour su’ les Ventres creux !”

Une nuit de beuverie il rencontre le Christ revenu chez les pauvres, il n’a pas bonne mine et parait au plus bas. Il l’apostrophe, lui demande quelques explications, trouve qu’il y a quelques défauts dans ce monde sauvage, mais le prend en pitié, gagné par la compassion. Au matin il réalise qu’il a interpellé sa propre image reflétée dans une devanture de magasin.

“C’est-y que quand le ventre est vide
On n’ peut rien autr’ que s’ résigner,
Comm’ le bétail au front stupide
Qui sent d’avanc’ qu’y s’ra saigné ?

Comment qu’ ça s’ fait qu’ la viande est lâche
Et qu’on n’ tent’rait pas un coup d’ chien
Et qu’ moins on peut… moins qu’on s’ maintient,
Pus on s’ cramponne et pus qu’on tâche ?”

Avec Michel Bruzat

On rit, certes, le texte est drôle, mais surtout pathétique, passionné. Rictus est exalté et désespéré. Il porte la parole du peuple de la rue qui n’en a plus. Au fond, la seule différence entre ce siècle et celui de Gabriel Randon, c’est que les pauvres sont beaucoup plus nombreux, les soupes populaires manquent de bras.

Comme au temps héroïques de Dario Fo ou du Groupe Octobre avec Jacques Prévert, c’est un spectacle à porter aux Restos du Cœur et chez les compagnons d’Emmaüs.

A voir absolument, à Limoges ou à Avignon en 2019.

Jean Barak

Costumes Dolores Bruzat et lumière de Franck Roncière.

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