Présence d’André Benedetto aux Carmes

01/08/16 par  |  publié dans : Scènes, Théatre

.Ariane Mnouchkine

Commémoration

Il y a cinquante ans, André Benedetto jouait “Statues” au Théâtre des Carmes. Ce faisant il initiait le Festival des gueux à Avignon, en face du château. C’est pourquoi on lui a attribué l’invention du Festival Off dont il ne se souciait guère, il voulait juste tracer son propre sillon. On imagine mal aujourd’hui ce qu’était Avignon à cette l’époque, au delà des pierres vénérables qui sont toujours là. Quelques grands témoins sont venus pour la circonstance fêter l’anniversaire, Ariane Mnouchkine en personne dévoilait la plaque commémorative, comme un dessin d’enfant, Philippe Caubère évoquait sa mémoire vivante.
Avignon aujourd’hui est -dit-on non sans raison- le plus grand théâtre du monde, où chacun doit venir. C’est aussi un bazar, un souk, mais un passage obligé : au mois de juillet Paris détrônée n’est plus la capitale de la culture et du théâtre.

 

Philippe Caubère

 

Théâtre des Carmes

Au Théâtre des Carmes, aujourd’hui dirigé par Sébastien Benedetto, le fils d’André, la programmation est résolument engagée. Comment eut-il pu en être autrement ?
Après « Résister c’est exister » en 2015, encore joué par François Boursier « La fleur au fusil » d’Alain Guyard à dix heures entamait la journée. Lui succèdait à midi « Comment va le monde », avec les texte de Michel Favreau -alias Sol- mis en scène par Michel Bruzat, fondateur du Théâtre de la Passerelle de Limoges, pièce portée à guichet fermé pour la deuxième année consécutive par une Marie Thomas habitée, ovationnés par le public. Suivait la vie d’Yves Montand, fils d’immigré « rital » né marseillais, à quatorze heures, puis à seize heures « Invisibles provisoires » inspiré du mythe de Sisyphe, pour dix jours, « Ses monstres à lui » par la troupe du Théâtre El Hamra de Tunis les quatre jours suivants à la même heure, comment les vautours dépècent la révolution tunisienne, suivi les neuf derniers jours par « Khiol’ » de Randal Douc, quelle vie après un crime de masse ?

Deux pièces d’André Bénédetto -le père de Sébastien- y étaient jouées, « Barbelés » à dix huit heures et « L’homme aux petites pierres entouré par les gros canons » à vingt heure trente. Entre les deux un misanthrope, « Alceste » d’après Molière, puis à Vingt deux heures et pour finir, « Place Tahrir -Le jour où l’espoir nous a prises par surprise » par Jihad Darwiche accompagné par Henry Torgue au piano, témoignages de femmes pendant la révolution égyptienne.
On est loin du théâtre dit de boulevard, largement présent par ailleurs.
Finalement, pourquoi pas ? On a souvent voulu régenter la culture, dire le juste, le beau le vrai et le politiquement correct, c’est l’apannage des dictatures. Comme la démocratie est le pire des système à l’exception de tous les autres, à chacun de trouver son bonheur, fusse dans la médiocrité.

 

Benedetto 2016

 

Intifada

Ecrite et interprétée par André Benedetto en février 2003, « L’homme aux petites pierres entouré par les gros canons » n’a pas pris -hélas- une seule ride.
En Palestine c’est pareil aujourd’hui, mais en pire. Un état théocratique et raciste étrangle peu à peu un peuple qui vivait là depuis des siècles. Ce n’était certes pas un état, les Anglais y avaient installé une colonie qui n’était pas de vacances. Refuge des rescapés de l’holocauste dont personne ne voulait, Israël a été fondée de haute lutte et dans le sang, attentats terroristes à l’appui. S’en est suivi un conflit sans fin avec les palestiniens spoliés, refoulés dans des camps ghettos. La paix a été à portée de main quand un faucon israélien plus intelligent que les autres est devenu colombe par réalisme, un terroriste juif l’a assassiné.

 

Andre Benedetto

La situation en Israël est aujourd’hui à la fois d’une extrême complexité et d’une simplicité biblique.
Résumons : Dieu a élu le peuple juif, il lui a donné la Palestine. Pharaon les en a chassé, les arabes ont volé leur terre. Les israéliens reprennent leur bien légitime, mais le monde entiers est contre eux, ce sont tous des antisémites, ça prendra le temps qu’il faudra. Il y a des précédents fâcheux dans l’histoire : l’holocauste étant le troisième crime de masse contre l’humanité, on ne peut pas exterminer les palestiniens, ça rappellerait de mauvais souvenirs. Peu importe, Israël a l’éternité devant lui, le temps de Dieu n’est pas à l’échelle de celui des humains.
(Pour mémoire, le premier génocide artisanal était la solution finale de la question arménienne, le second, le massacre de millions d’hommes par des criminels qui portaient cinq étoiles sur leur képi, seuls les vainqueurs sont auréolés de gloire, puis la Shoa, horreur industrielle d’une culture industrieuse, celle des nazis allemands, mais aussi autrichiens, slaves et autres, Italiens et français, ne l’oublions pas. D’autres ont suivi, l’humanité est très inventive.)

 

Andre Benedetto

Ca, c’est le complexe, qui l’est infiniment plus que ça, il y en a des bibliothèques entières, plusieurs vies sont requises pour seulement lire les résumés.
Le simple, c’est la vie au quotidien, l’expulsion, la destruction, l’occupation, la colonisation, la jouissance du pouvoir d’humilier, l’autorisation de tuer, le désespoir. Faut-il s’étonner que ceux qu’on traite comme des chiens attrapent la rage ? Que ceux qu’on prive de toute lueur d’espoir décident de ne pas mourir seul ? Soyons clair : rien ne justifie les attentats aveugles contre des civils, qu’ils soient israéliens ou palestinien, ou français ou belge, ou algérien ou tunisien, ou Kényan et ainsi de suites, qu’ils se réclament d’une religion ou d’une autre, ou d’aucune .
Pourtant la solution est simple, une terre, deux peuples, deux états, la paix des braves. Allez expliquer ça à des néo nazis, fussent-ils juif, et à des fous de Dieu ?
« Dieu a élu le peuple juif, il lui a donné la Palestine. Pharaon les en a chassé, les arabes ont volé leur terre. Les israéliens reprennent leur bien légitime, mais comme le monde entiers est contre eux, tous des antisémites, ça prendra un peu de temps, l’éternité s’il le faut ».

 

Andre Benedetto

Au secours

Pendant ce temps, sur son lopin de terre qui se réduit comme une peau de chagrin un homme appelle au secour, armé de pierres contre la seconde armée du monde, dotée de l’arme atomique mais ce n’est pas officiel, personne ne le sait sauf tout le monde.
Des palestiniens avaient fabriqué des skuds qui font beaucoup de bruit pour qu’on ne les oublie pas, aujourd’hui ils se suicident avec des couteaux, mais pas seul, un pour un. Aujourd’hui les femmes de Palestine accouchent au dessus d’une tombe. Aujourd’hui des femmes dont on a tué les maris ou les fils commettent des attentats suicide. Aujourd’hui l’extrême droite des ultras religieux participe au gouvernement d’Israël. Aujourd’hui le monde entiers s’en ponce pilate : où que ce soit, boycotter Israël c’est perdre les élections.

 

Andre Benedetto

 

Cet article ne rend pas justice au travail de ces trois jeunes femmes et de leur complice. Il et elles ont du aller sur place pour réaliser à quel point cette pièce qui semble manichéenne, partisane et réductrice n’est que la description distanciée d’une insupportable réalité. C’est une jeune troupe d’Avignon, « Le Bleu d’Armand » qui a repris la pièce avec une carte blanche de Sébastien Benedetto, réécrite au cordeau, menée sans temps morts et sans pathos, racontée par un clown triste oublié de tous. Il est le clown blanc, elles jouent tous les rôles. Si le malheureux ne savait plus qu’en faire tant il en a accumulé, plus d’un vendrait son âme au diable juste pour faire un tour de manège avec elles. Le Festival est terminé, si vous voulez vous faire votre propre religion, même à reculons, on n’y rit pas tant que ça, allez voir dès que possible « L’homme aux petites pierres encerclés par de gros canons ». La pièce ne vieillira pas de sitôt. Comment passe-t-on de « Si c’est un homme » à « Je suis un être humain ! », le cri de désespoir de l’homme aux pierres entouré de canons ?

Andre Benedetto

 

« Allo allo, vous m’entendez ? C’est moi, c’est l’histoire d’un type qui appelle au secour, je suis cet homme sur ce dernier carré de terre de son pays occuppé. Mesdames et messieurs…Lumière sur l’occupation, privation, humiliations, exécutions ! Bienvenu dans mon théâtre » et il disparaît.

André Benedetto, merci pour tout.

 

Andre Benedetto

 

Avec Zoé Agez-Lhor, David Bescond, Nolwenn Le Doth, Anna Pabst, une mise en scène collective et une production du Théâtre des Carmes.
theatre-des-carmes@orange.fr
www.lebleudarmand.fr

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