Un Festival d’Avignon très Danse

24/07/15 par  |  publié dans : Danse, Scènes | Tags : , , ,

Même si ce n’est pas sur le Pont réservé au folklore, le Festival d’Avignon 2015 est très Danse, mais plutôt décevant.

Le Sujet à Vif

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Comme son nom l’indique, chaque chorégraphe peut y partager ses doutes, ses interrogations, ses souffrances. Ça peut provoquer des effets surprenants comme avec Kaori Ito et Olivier Martin Salvan en 2014, « Une religieuse à la fraise » a fait rire le public aux éclats, à la grande surprise des deux danseurs chorégraphes. Ils n’avaient pas cherché d’effet comique, leur propos était douloureux. La légende veut que l’œuvre tragique à la limite du supportable, « le Procès » ait fait hurler de rire les amis de Frantz Kafka à qui il lisait le manuscrit. C’était une parodie, tout n’est jamais qu’une question de niveau de lecture.
Comme les années précédentes la version 2015 du « Sujet » est peu dansée, mais le public sait qu’il s’agit d’un dispositif expérimental, d’un propos, voire d’une tribune où crier son message, que le texte y a toute sa place. Voire toute la place.

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De plus en plus souvent, les danseurs ne se satisfont plus de la danse « pure » où seul le corps s’exprime. Ils se soutiennent de textes, ils parlent ou ils écrivent. Voire et même commandent un texte au lieu et place de la musique comme Angelin Preljocaj à Laurent Mauvinier.

Jamais Assez

Lambert

Quoique. Le titre de Fabrice Lambert est comme une réponse à priori à ses détracteurs : quoiqu’on fasse, ils ne seront jamais contents semble-t-il présumer.
Pourtant le propos est universel : maîtriser le feu, celui de la foudre jusqu’au feu nucléaire, et donc le pouvoir, comment cacher sous le tapis les déchets empoisonnés ? Onkalo en Finlande est le lieu bien réel de cette folie. Le propos est prométhéen, les danseurs sans reproche, mais il ne suffit pas d’un stroboscope pour habiller une pièce, il manque une chorégraphie convaincante. C’est un peu brouillon.
En effet, on en attendait plus.

A mon Seul Désir

Encore un texte, « A mon seul Désir » de Gaëlle Bourges est une analyse savante et drôle, de la fameuse tapisserie « La Dame à la Licorne », qui cherche à décoder ses énigmes comme à montrer l’envers du décor. Dans la pénombre, au ralenti, les figures de la toile s’animent, les jeunes vierges sont seulement habillées de masques d’animaux. C’est à peine de la danse, mais qu’est-ce que la danse ? Gaëlle Bourges nous tend un miroir où nous voyons le reflet de notre propre regard.

Monument O : hanté par la guerre

Ezter Salamon

Eszter Salamon nous entraine dans une danse tribale ou ethnique de son invention, parfois résolument connotée comme celle de Hanuman, le Dieu singe du Mahabharata, ou la danse des Massaï qui tentent de donner des coups de tête aux nuages. Parfois c’est hors du temps. Les tableaux se succèdent entre les fondus au noir profond. C’est très beau, subliminal, comme suspendu dans l’espace de l’absence noire de décor. Remarquablement dansé, c’est très habité mais assez pauvre en écriture. Les anthropophages nous laissent sur notre faim, pourtant on en redemande. Il y a le fond et la forme, il manque la complexité d’une dramaturgie, mais il pourrait y avoir là une œuvre qui germe.

« Le Bal du Cercle »

Cissé Fatou

Fatou Cissé nous emmène au défilé de mode jubilatoire du tanebeer, cérémonie païenne sénégalaise consacrée aux femmes, chorégraphiées à un rythme d’enfer. La gestuelle est étudiée au millimètre, tout y est chargé de sens, jusqu’au bout des ongles soigneusement vernis.
Mais l’agitation ne fait pas une écriture. La répétion à l’infini peut faire figure de style, ou absence d’imagination. Certes, les tenues sont extravagantes à souhait, les danseuses africaines sont des piles atomiques, mais au trentième aller retour d’un podium à un autre, on se lasse. En sortant on s’interroge : cela avait-il vraiment sa place dans le « in » ?

Cadeau empoisonné

Avignon peut être un cadeau empoisonné. L’expérience du Festival peut être cruelle quand elle est prématurée. Nombreux sont ceux qui s’y sont cassé les dents. Grimpé trop haut trop vite, ou encore ne trouvant pas leur public dans une prolifération anarchique de spectacles parfois indigents, plus dure est la chute. Il est bon d’être prêt quand on affronte le public et les médias, la critique peut être narcissique féroce ou injuste, mais elle contribue aussi à soutenir les spectacles d’exception.
Il est certes légitime de donner leur chance aux chorégraphes « émergeant » ou issus des pays où la culture ne connait pas les subventions, de « prendre des risques ». Sans cela, il faudrait attendre que les pères fondateurs meurent pour trouver sa place, ou s’adonner au parricide. Mais quand le public averti parle de médiocrité ambiante généralisée, où il est trop averti, ou les programmateurs ne le sont pas assez.

Pour l’heure, le public est toujours au rendez-vous du In, dans le Off certains sombrent et d’autres affichent complet. Quoiqu’on en dise, Avignon est le plus grand théâtre du monde, parfois trop, mais c’est le prix à payer: pour le moment, ici, on ne contrôle pas encore les naissances de spectacles.

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